Source: Jesse Staniforth, APTN News

« Il faut qu’on agisse comme un véritable gouvernement. On veut vraiment sauver l’espèce. »

caribou des bois Québec
Le caribou des bois est l’espèce de caribou la plus menacée au Québec, avec une population qui ne compte plus que 6 162 individus selon Environnement Canada. Photo : APTN Nouvelles

La Nation innue du Québec reproche au gouvernement provincial de ne pas avoir protégé adéquatement les troupeaux de caribous contre les changements climatiques, l’exploitation des ressources et la perte d’habitat qui en découle.

« Le Québec ne fait rien, absolument rien », a déclaré Guy Bellefleur, responsable du dossier caribou pour la Nation innue.

Bellefleur a déclaré qu’il incombait à son peuple de gérer une ressource que la province a abandonnée.

« Les communautés qui ont une compétence sur le caribou, les gens s’aperçoivent que c’est à eux autres à prendre leur propre responsabilité sur la compétence de l’espèce qu’ils ont toujours été leur emblème. Donc, c’est à nous autres à le protéger », a-t-il déclaré à APTN Nouvelles Nationales.

Bellefleur a déclaré que l’objectif de la Nation innue est d’assurer l’avenir du caribou et de laisser un héritage aux enfants innus. Il a ajouté que la Nation est prête à travailler avec les gouvernements à l’élaboration d’un plan.

« C’est comme ça qu’on va créer de véritables liens de partenariat. C’est comme ça qu’on va développer le travail ensemble dans le respect. Parce que si on ne commence pas, quand est-ce qu’on va recommencer ? »

Bellefleur, conseiller de la communauté innue de Pakua-Shipi, a expliqué que la Nation innue a tenu un rassemblement de deux jours les 4 et 5 décembre, au Centre Tshissenitamun Mitshuap de Mani-Utenam, pour discuter des mesures à prendre au sujet du troupeau de caribous.

L’événement a commencé par une présentation de Bellefleur et de ses collègues offrant un aperçu de la situation du caribou migrateur et du caribou des bois.

Au Québec, le terme « caribou migrateur » désigne les membres des troupeaux de caribous de la rivière George et de la rivière aux Feuilles, dans le nord de la province. Les deux troupeaux ont connu un grave déclin depuis leur apogée au début des années 1990. Selon Savoir polaire Canada, le nombre de caribous de la rivière George est passé de 800 000 au début des années 1990 à seulement 8 100 en 2020.

La population du troupeau de la rivière aux Feuilles a également décliné, mais pas de façon aussi spectaculaire. Le gouvernement de la Nation crie a publié une étude en 2024 qui a révélé qu’il restait 155 000 caribous de la rivière aux Feuilles, en baisse par rapport aux 430 000 dénombrés par les relevés aériens du gouvernement du Québec en 2011.

En revanche, la population de caribous des bois vit plus au sud et est beaucoup moins nombreuse. Un rapport du gouvernement du Québec publié en 2023 estimait la population restante entre 6 162 et 7 554 caribous. Selon Environnement Canada, il n’y a que neuf spécimens du caribou boréal dans la région de Val-d’Or, et seulement 30 dans la région de Charlevoix. Ces deux populations vivent en enclos.

Bellefleur a affirmé qu’après avoir discuté du nombre de caribous et de leur situation, les organisateurs du forum ont invité les participants à élaborer un plan pour aider le caribou, un animal « qui nous a toujours aidés dans le passé ».

« Ça a été plaisant de les écouter et de partager leur connaissance dans le dossier caribou », a-t-il dit. « Tout ce qu’on a vu a informé vraiment l’ensemble des communautés de la vraie situation du caribou forestier, migrateur. On a atteint l’objectif que les gens soient conscients que le caribou, ce n’est pas une ressource qui est inépuisable. Donc, on doit prendre les moyens de s’assurer pour l’aider. »

Le débat sur la politique relative au caribou fait rage depuis neuf ans au Québec, depuis le précédent gouvernement libéral. En 2016, le gouvernement a créé un plan d’action pour la gestion du caribou des bois qui était censé mener à la publication d’une stratégie.

Cependant, cette stratégie n’a jamais été publiée.

Quelques jours avant le forum innu, La Presse a publié un reportage révélant qu’en 2023, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) avait élaboré des plans concernant 15 aires protégées pour le caribou des bois. Cependant, dans la foulée de préoccupations au sujet des conséquences du plan sur l’industrie forestière, le gouvernement de la CAQ a réduit le nombre d’aires protégées prévues à deux.

Les projets pilotes dans ces deux régions devaient commencer en 2024, mais elles n’ont jamais vu le jour.

La Presse a également signalé que le gouvernement a reconnu avoir ignoré une demande du Conseil des Innus de Pessamit pour un moratoire sur le caribou en 2021.

Intervention du gouvernement fédéral

L’enjeu a créé des frictions entre le Québec et Ottawa, alors que le gouvernement fédéral a exercé des pressions sur la province pour protéger le caribou des bois. En juin 2024, le ministre de l’Environnement de l’époque, Stephen Guilbeault, a émis un décret d’urgence en vertu de la Loi sur les espèces en péril afin de protéger l’habitat du caribou boréal du Québec.

Le gouvernement du Québec a rejeté cette intervention fédérale visant à forcer la province à agir dans ce dossier. Le ministre de l’Environnement de l’époque, Benoit Charette, a décrit le décret d’urgence comme étant « arrogant » et une menace à la survie économique des régions du Québec qui dépendent de la foresterie.

À l’époque, Charette s’était plaint que le gouvernement de la CAQ soit blâmé pour un problème qui s’aggravait depuis un certain temps.

« C’est une espèce qui est en décroissance depuis non pas quatre ans, non pas depuis six ans, mais bien depuis des décennies », a-t-il déclaré. « C’est documenté, c’est connu, cette décroissance-là a été initiée il y a plusieurs années de ça. Et nous sommes le premier gouvernement qui essaie de renverser cette tendance-là. »

Après le remaniement ministériel effectué par le premier ministre François Legault en septembre, Charette est devenu ministre responsable de l’Infrastructure, et Bernard Drainville a pris sa place en tant que ministre de l’Environnement.

Bellefleur a déclaré qu’il avait peu de patience à l’égard de la position du gouvernement du Québec sur l’enjeu du caribou, qu’il considère comme une absence de position.

« Quand le fédéral tape sur le Québec », dit-il, « le Québec, lui, il va créer des différents comités, des différentes rencontres, des commissions. Il y a une commission fédérale qui fait des recommandations en faveur du caribou. Le Québec ne suit pas les recommandations. Ça ne bouge pas. Ça parle juste des bonnes intentions pour calmer le fédéral. Après ça, plus rien. »

Pour Bellefleur, la responsabilité de protéger le caribou exige de protéger l’environnement et l’habitat du caribou.

« Il y a trop de prédateurs. Il n’y a pas juste des animaux comme l’ours, les loups, etc. », dit-il. « C’est l’être humain qui fait beaucoup de dégâts au caribou. Les routes de pénétration à l’intérieur du terrain, ça facilite à l’ours ou au loup de mieux bien attaquer les caribous. Parce que le caribou, c’est là qu’il marche. »

Bellefleur a déclaré comprendre à quel point il est difficile de demander aux Innus de ne pas chasser le caribou, l’animal qui soutient son peuple depuis des milliers d’années. La relation entre les Innus et le caribou est un élément fondamental de l’histoire et de la culture de l’ensemble de la Nation innue.

« Les Innus, que ça soit de Uashat ou de Schefferville, [et les] caribous forestiers ou migrateurs ont toujours cohabité », a-t-il déclaré. « C’est l’animal qui nous faisait parcourir le territoire. C’est pas pour rien que nous étions des peuples nomades. On suivait où est-ce qu’il était le caribou. Et quand c’était le temps de la période de mise bas, les gens revenaient sur le bord du fleuve pour faire des canots, pour faire des raquettes, pour trouver une femme ou un mari. Après ça, on revenait à l’intérieur des terres. »

Pourtant, il affirme qu’à l’heure actuelle, la chasse excessive par des chasseurs non autochtones et chasseurs des Premières Nations le préoccupe.

« On est en train d’envahir la chambre à coucher du caribou », dit-il. « On le dérange. On doit prendre des moyens de se servir pour l’aider. Les femmes et les jeunes disent : “Nous autres, quand on va être plus vieux, on veut voir du caribou.” Donc, on demande aux chasseurs de diminuer la pression de la chasse. »

La réponse que Bellefleur dit avoir reçue est qu’il est peu probable que les chasseurs cessent de chasser, et il comprend cela.

« Il n’y a pas eu de conclusion », dit-il, « parce que c’est un sujet qui est très sensible. Parce qu’on attaque directement l’assiette ou le garde-manger de la Nation innue. Donc, ça suscite énormément de débats. »

En conséquence, Bellefleur a déclaré que la Nation innue souhaite tenir une rencontre de suivi sur la situation du caribou à la fin de janvier, afin d’essayer de tirer certaines conclusions.

« Il a besoin qu’on puisse avoir un suivi sur le caribou », a-t-il déclaré. « On a besoin de faire des inventaires sur le caribou. On a besoin de protéger l’habitat du caribou. Et on a besoin de limiter l’accès à l’habitat du caribou.

« Donc, ces affaires-là, nous, on veut être impliqués, pas juste comme un petit groupe d’intérêts. On est des détenteurs du savoir autochtone millénaire et on sait très bien [comment gérer] le caribou. Et on connaît les chasseurs et on sait ce qui se passe à l’intérieur des terres. »

Selon Bellefleur, lors de réunions précédentes entre les dirigeants innus et les représentants du Québec, les dirigeants innus avaient l’impression que le gouvernement du Québec les traitait comme un groupe d’intérêt mineur.

« Ce n’est pas comme ça qu’on va travailler avec le Québec », a-t-il déclaré à APTN. « Parce que le Québec, tous les gouvernements parlent de partenariat avec les communautés autochtones. Ça parle de réconciliation. C’est des grands principes, mais quand c’est le temps de passer à le mettre en œuvre, on dirait que c’est juste [dans] une direction.

« On n’arrive pas à s’entendre sur un véritable partenariat. Ils ont leur propre définition. Ce qu’ils nous disent, “Entrez dans la moule qui est déjà toute faite. Vous êtes juste un petit groupe là. Restez là.” »

Depuis plusieurs années, certains chasseurs innus ont volontairement cessé de chasser le caribou, malgré les répercussions sur les communautés de l’absence de l’un de leurs aliments traditionnels les plus centraux.

Pourtant, Bellefleur fait remarquer que les communautés innues ne peuvent pas tout faire sans l’appui du gouvernement du Québec.

« Il y a des communautés innues qui se sont donné des moratoires, imposés par eux autres même », a-t-il dit, « Mais les forestiers continuent eux-mêmes à le couper. Ils n’ont pas de moratoire. C’est comme ça. Si on s’assoit comme des véritables partenaires, on doit décider. S’il y a un moratoire imposé, ça va être dans les deux sens, ce moratoire. Il faut qu’on agisse comme un véritable gouvernement. On veut vraiment sauver l’espèce. »