Capturer des caribous dans le Nord, pour les installer en enclos dans le Sud. C’est l’opération que se prépare à effectuer le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) dans les prochaines semaines pour grossir les rangs de la harde de Val-d’Or, dont les neuf derniers individus sont gardés dans un enclos au sud de la ville depuis 2020.

Source : Émilie Parent-Bouchard, La Presse

Publié le 4 mars 2024


Ce projet-pilote, une première pour la sauvegarde de cette harde en déclin depuis la fin des années 1970 en raison des fortes pressions humaines exercées sur son habitat, reçoit un accueil mitigé des groupes environnementalistes et des communautés autochtones proches du dossier.

L’opération vise « à accroître le potentiel de croissance et [résoudre] les possibles enjeux de diversité génétique et de productivité de la population de caribous forestiers de Val-d’Or », écrit le Ministère en réponse à nos demandes. Il précise que six individus seront prélevés de la population de Témiscamie, établie entre le Nord-du-Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean, puisqu’elle présente « une diversité génétique proche de celle des caribous de Val-d’Or ».

Carte des hardes de Témiscamie et de Val-d’Or. Source : Infographie La Presse

« C’est la recette avec laquelle on doit travailler », lance d’emblée Martin-Hugues St-Laurent, professeur titulaire en écologie animale à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), qui rappelle que la « recette » a été appliquée avec succès à la harde de Charlevoix à la fin des années 1960, exception faite que les petits nés en enclos pouvaient alors être libérés dans un « habitat drastiquement moins perturbé ». « C’est aussi un constat d’échec relatif : si on est tenu de faire ça maintenant, c’est beaucoup parce qu’on a peiné à bien s’en occuper plus tôt », poursuit le chercheur, qui note par ailleurs que l’opération ne sera pas sans impact sur la harde de Témiscamie, encore abondante mais elle aussi en déclin.

Car si les neuf caribous de Val-d’Or sont aujourd’hui sous enclos, c’est que les quatre cinquièmes de leur habitat ont été perturbés par l’activité humaine : exploitation forestière, minière, chemins pour sortir les ressources naturelles, baux d’abris sommaires, chasse, pêche. Le territoire est hautement convoité.

La science parle d’un taux de perturbation de 78 %, bien au-delà du seuil de 35 % suggéré par Environnement Canada pour assurer la survie de l’espèce autrement à la merci de prédateurs comme le loup.

Le président de l’Action boréale, qui milite pour la protection du caribou de Val-d’Or depuis plus de 40 ans, espère que le Ministère n’aura pas recours à des tranquillisants pour capturer les bêtes. « Ça augmente le taux de stress des bêtes, le risque de mortalité durant le transport et c’est aussi responsable de fausses couches pour des femelles gestantes », rappelle Henri Jacob.

Après nous avoir acheminé les grandes lignes de l’opération de supplémentation qui doit avoir lieu entre le 15 et le 31 mars, le MELCCFP n’a pas donné suite à nos demandes ni de précisions ni d’entrevue.

Surprise et déception à Lac-Simon

La communauté anishnabe de Lac-Simon, impliquée dans la sauvegarde de la harde vivant près de la communauté, a été informée au retour des Fêtes du « projet-pilote de supplémentation » de caribous. Quatre femelles et deux mâles seront prélevés de la harde de Témiscamie et, après « une quarantaine dans un enclos d’isolement et un traitement antiparasitaire », introduits dans l’enclos où sont gardés les neuf derniers cervidés, à une trentaine de minutes du centre-ville.

Le Ministère n’a pourtant pas informé ses partenaires lors de la dernière rencontre tripartite tenue avec le fédéral le 21 décembre dernier, fait valoir Andréanne Lord, responsable du dossier au département des ressources naturelles de Lac-Simon. La supplémentation est un pas dans la bonne direction, dit-elle, mais elle craint que cette mesure soit « trop peu, trop tard ».

La réintroduction, c’est nécessaire et on la soutient totalement parce qu’on est rendus là. Mais ça fait des années qu’on martèle au gouvernement qu’on doit restaurer l’habitat et qu’il ne le fait pas, même qu’il nous met des bâtons dans les roues quand on essaie de le faire.

 Andréanne Lord, responsable du dossier au département des ressources naturelles de Lac-Simon

Mme Lord fait référence aux trois années qu’il a fallu à la communauté pour convaincre Québec d’autoriser le reboisement d’un premier kilomètre de chemin forestier en 2021 à la suite d’un accord de 1,26 million de dollars pourtant intervenu avec Ottawa et deux autres communautés de la région trois ans plus tôt, en 2018.

Elle ajoute que Lac-Simon s’est senti « pris de court », « déçu de ne pas avoir été consulté » par Québec avant que le projet ne chemine au ministère. « On se le fait un peu mettre dans la gorge : dans [les prochaines semaines] on va aller chercher six caribous dans le Nord, le plan est déjà monté, voilà, c’est fait, on a réfléchi et vous n’avez plus vraiment de commentaires à ajouter à ce moment-ci de la démarche », résume-t-elle.

Une stratégie attendue depuis 2018

Les groupes environnementaux et les communautés autochtones parlent d’une voix pour insister sur le fait que la supplémentation doit être accompagnée de mesures vigoureuses de préservation de l’habitat : fermeture de chemins, restriction des véhicules hors piste, contrôle des prédateurs, entre autres. Autrement dit, il faudra peut-être sacrifier des possibilités forestières, fait valoir Martin-Hugues St-Laurent, « pas juste à cause du caribou, mais aussi à cause des incendies forestiers », note-t-il.

Tous s’impatientent de pouvoir prendre connaissance de la stratégie pour les caribous forestiers et montagnards, attendue depuis 2018 et maintes fois reportée. « C’est là qu’on va prendre la pleine mesure des intentions du gouvernement du Québec : si on ne va pas redresser le taux de perturbation de façon significative, on ne pourra pas réussir cette sauvegarde-là. Et cette tentative de rescousse génétique n’aura servi à rien », indique le directeur général de SNAP-Québec, Alain Branchaud.