Source: La Presse, Jean-Thomas Léveillé

Dix ans se sont écoulés depuis que le gouvernement québécois a annoncé son intention d’élaborer une stratégie pour freiner le déclin du caribou forestier. Une décennie plus tard, le plan se fait toujours attendre. Mais le déclin du cervidé, lui, s’est aggravé.

Publié le 5 avril 2026


« Pour notre avenir et celui de nos enfants »

Le communiqué publié dans la matinée du 5 avril 2016 ne manquait pas d’enthousiasme : « Protéger notre environnement, et plus spécifiquement l’habitat du caribou, c’est en quelque sorte se donner une “assurance nature” pour notre avenir et celui de nos enfants », y affirmait le ministre libéral de l’Environnement de l’époque, David Heurtel. Québec annonçait ainsi un plan d’action en deux phases pour la conservation de l’habitat du caribou forestier : d’abord des mesures de protection ciblées immédiates, puis « l’élaboration d’une stratégie à long terme d’aménagement de l’habitat du caribou forestier », une feuille de route qui aurait dicté les mesures à prendre à l’échelle du Québec. Dix ans plus tard, cette stratégie est pour ainsi dire prête, mais dort toujours dans les tiroirs du gouvernement.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

David Heurtel, alors ministre de l’Environnement, en 2016

L’urgence d’attendre

« Je ne sais pas ce que ça va prendre » pour que Québec accouche de sa stratégie, lance la doyenne de la faculté de foresterie de l’Université Laval, Nancy Gélinas, qui a présidé la Commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards, en 2022. « On rapportait qu’il y avait vraiment urgence d’agir », rappelle-t-elle. Beaucoup de choses ont été faites, comme des études et inventaires pour documenter l’état des populations de caribous, reconnaît Mme Gélinas, « mais c’est le passage à l’action » qui fait défaut. La chercheuse est directement touchée par cette tergiversation, qui retarde le démarrage de projets de recherche dans la forêt expérimentale de 400 km⁠2 de l’Université Laval, prête à tester de nouvelles approches sylvicoles visant à protéger l’habitat du caribou.

Ignorer la science

« On a perdu 10 ans », se désole le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, une des sommités au Québec sur le sujet. À la fois pour le caribou et pour les communautés forestières, souligne-t-il. Car une stratégie de protection de l’habitat du caribou devrait autant déterminer des niveaux de perturbation maximum, repenser les activités forestières ou préserver les vieilles forêts que prévoir la transition des économies régionales concernées, explique-t-il. « Ça pourrait tenir en 25 pages, lance-t-il. L’idée, c’est d’avoir une ligne de conduite claire, qui a des chances de fonctionner. » M. St-Laurent déplore que le gouvernement écoute la science « quand ça fait [son] affaire », comme pendant la pandémie de COVID-19, mais pas pour le caribou.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le biologiste et professeur à l’Université du Québec à Rimouski Martin-Hugues St-Laurent

Rajeunissement des forêts

Pendant la dernière décennie, le gouvernement a continué de voir la forêt comme une simple source de revenus, laissant l’industrie la rajeunir, au mépris des principes d’aménagement durable, déplore Pierre Drapeau, qui a été de 2010 à 2022 directeur du Centre d’étude de la forêt, réunissant des chercheurs et chercheuses de 11 universités québécoises. « L’inaction, c’est un choix, c’est une décision », lance le professeur Pierre Drapeau, qui relève que cette inaction n’a même pas profité à l’industrie forestière, toujours en difficulté. « Le caribou, c’est le canari dans la mine » qui témoigne de la disparition des vieilles forêts et de leurs écosystèmes uniques, dit-il.

Puissant lobby

Même si le ministère de l’Environnement « travaille fort » pour protéger le caribou, l’influence du lobby de l’industrie forestière sur les élus et les hauts fonctionnaires « a probablement eu un impact sur le fait qu’on n’a toujours pas de stratégie en ce moment », accuse Pier-Olivier Boudreault, de la Société pour la nature et les parcs. Le biologiste déplore que les effets négatifs de la protection de l’habitat du caribou soient toujours mis de l’avant, mais jamais les bénéfices. « On n’a pas les bons cadres de prise de décision », dit-il, regrettant aussi que Québec ait levé le nez sur les dizaines de millions de dollars proposés par Ottawa pour venir en aide au caribou et aux communautés forestières.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le biologiste Pier-Olivier Boudreault, directeur de la conservation de la Société pour la nature et les parcs

« Mauvais film »

Il y a bel et bien une stratégie, ironise l’écologiste Henri Jacob, de l’Action boréale : « La stratégie, ça a toujours été de remettre à plus tard, aux prochaines générations. » Le milieu écologiste a mis énormément de temps et d’énergie dans la dernière décennie à proposer des solutions, la plupart du temps ignorées, ajoute Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec. « Le gouvernement nous fait jouer dans un mauvais film depuis 10 ans », dit-elle. Pendant ce temps, Québec « viole ses propres lois » en ne protégeant pas adéquatement le caribou, s’indigne Claude Dussault, biologiste retraité du gouvernement québécois, qui a consacré sa carrière à la protection du caribou. « De toute évidence, dit-il, ça ne dérange pas grand monde. »

Moins d’argent que pour Northvolt

La stratégie de protection de l’habitat du caribou « est toujours en cours d’élaboration avec les partenaires du milieu », affirme le ministre québécois de l’Environnement, Benoit Charette, dans une déclaration transmise par son cabinet – il a décliné la demande d’entrevue de La Presse. Mais Québec n’avance aucun échéancier. Le ministre Charette souligne que son gouvernement a consacré dans la dernière décennie près de 70 millions de dollars à la protection du caribou et de son habitat, notamment pour la construction d’enclos pour les garder à l’abri des prédateurs et pour des inventaires plus précis des hardes. C’est environ quatre fois moins que les 270 millions perdus par Québec dans l’aventure Northvolt ou que les 275 millions accordés à l’avancement du projet de troisième lien entre Québec et Lévis.