Source: La Presse, Jean-Thomas Léveillé

Le « manque de volonté politique » et la forte influence du lobby de l’industrie forestière expliquent pourquoi le gouvernement québécois s’est révélé incapable d’élaborer comme il s’y était engagé une stratégie visant à contrer le déclin du caribou forestier, estime Steven Guilbeault.

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« C’est une décennie perdue », se désole l’ancien militant écologiste, qui a été ministre fédéral de l’Environnement et du Changement climatique de 2021 à 2025, et a donc été au cœur des discussions avec Québec sur la protection de cet animal menacé.

« On me disait que ça s’en venait, que c’était prêt », dit-il à propos de la stratégie en question. « Je ne l’ai jamais vue. »

Il y a pourtant des fonctionnaires qui « comprennent très bien » la gravité de la situation, l’obligation légale de protéger le caribou et la nécessité de changer les pratiques de foresterie, et qui travaillent à le faire, dit l’ancien ministre, mais ils font face à de l’obstruction.

« Il y a des pressions du ministère des Forêts pour essayer de faire fi de la science », accuse-t-il, faisant écho aux critiques récurrentes de différents experts de la question, des organisations écologistes aux universitaires.

Ça a des impacts sur l’écosystème, sur l’espèce, et à plus long terme des impacts économiques.

 – Steven Guilbeault

« Campagne de peur »

L’ancien ministre déplore que la protection du caribou soit brandie comme une menace à la foresterie, alors que « les études démontrent très bien » que les difficultés de l’industrie sont attribuables à une mauvaise gestion des forêts.

« Il y avait autour de 100 000 emplois dans le secteur de la forêt [au Québec] au début des années 2000, il en reste moins de 60 000 aujourd’hui, souligne-t-il. Le déclin est là et ça n’a rien à voir avec le caribou. »

Steven Guilbeault critique la « campagne de peur sur les pertes d’emplois à cause du caribou » qui l’a directement ciblé quand Ottawa a amorcé les démarches pouvant mener à un décret imposant des mesures de protection de l’espèce.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE LA COOPÉRATIVE DES TRAVAILLEURS FORESTIERS DE SAINTE-MARGUERITE

Une campagne d’affichage contre le ministre Guilbeault a été orchestrée par des coopératives forestières en 2024, dont à Sacré-Cœur, près de Tadoussac.

Elle est où la pancarte pour dénoncer les [près de] 50 000 jobs qui ont été perdues ?

 – Steven Guilbeault

Le gouvernement Legault s’est privé de centaines de millions de dollars qui auraient pu servir autant à protéger l’habitat du caribou qu’à améliorer les pratiques de l’industrie forestière et à assurer une transition dans les communautés touchées, se désole Steven Guilbeault.

Le gouvernement fédéral a réussi à s’entendre avec l’Alberta et la Colombie-Britannique pour financer de telles mesures, relève-t-il, affirmant que Québec a refusé une entente similaire, exigeant plutôt l’argent sans condition.

Un décret toujours possible

Steven Guilbeault aurait voulu que le décret imposant des mesures de protection aille de l’avant, mais dit avoir « manqué de temps ».

Il croit la mesure toujours pertinente, malgré les soubresauts politico-économiques causés par le président des États-Unis, et rejette les accusations d’improvisation.

« Pour adopter un décret comme ça, il y a des consultations qui sont nécessaires, il y a des analyses qui sont faites, on n’a pas fait ça sur le coin d’une table », dit-il, répliquant que l’approche du Québec ne fonctionne pas, « de toute évidence ».

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Caribous forestiers dans le réservoir de Pipmuacan, qui chevauche la Côte-Nord et le Saguenay–Lac-Saint-Jean

L’actuelle ministre fédérale de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’a pas voulu dire si elle entend aller de l’avant avec un décret et a décliné la demande d’entrevue de La Presse.

« Le gouvernement du Canada s’engage à protéger la nature et à rétablir les espèces en péril », a laconiquement déclaré son attaché de presse, Keean Nembhard, sans expliquer comment il comptait s’y prendre dans le cas du caribou.

Silence à Québec

Le ministre québécois de l’Environnement, Benoit Charette, n’a pas souhaité réagir aux propos de son ancien homologue fédéral.

Pierre Dufour, qui a été ministre des Forêts durant le premier mandat de la Coalition avenir Québec, de 2018 à 2022, croit que les politiciens qui ont promis une telle stratégie « ne comprenaient pas tous les axes » du dossier ; il a pourtant lui-même fait une telle promesse durant son mandat, à plus d’une reprise.

La volonté d’avoir une stratégie à l’échelle du Québec rend, selon lui, l’exercice impossible : « Protéger le caribou, ce n’est pas comme protéger la rainette faux-grillon, [qui vit dans] un espace assez limité, assez facile à cerner. »

Maïté Blanchette Vézina, qui a été ministre des Forêts après Pierre Dufour jusqu’à son exclusion du Conseil des ministres, en septembre 2025, a décliné la demande d’entrevue de La Presse.

« En raison du code d’éthique des anciens ministres, je ne peux pas commenter ce dossier », a-t-elle déclaré, quelques jours avant de se joindre au Parti conservateur du Québec.