Publié le 15 juillet 2022

Source : David Rémillard, ICI Radio-Canada


Le plan déposé par Québec auprès du gouvernement fédéral n’est pas de nature à porter secours au caribou forestier à court terme, déplorent des biologistes. Selon eux, l’absence de nouvelles aires protégées, « le nerf de la guerre », ne permet pas d’espérer un rétablissement des hardes et vient plutôt confirmer le statu quo auquel Ottawa veut s’attaquer.

Début avril, le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, a fait parvenir une lettre au gouvernement Legault dans laquelle il le sommait de fournir tout renseignement sur la protection du cervidé en sol québécois.

Les informations demandées ont finalement été transmises aux fonctionnaires fédéraux en juin dernier, deux mois après l’échéance du 20 avril fixée par le ministre. Leur contenu n’a pas convaincu Ottawa de faire marche arrière.

Faute d’un plan satisfaisant, M. Guilbeault menace d’imposer un décret sur l’habitat essentiel en vertu de la Loi sur les espèces en péril au Canada. Le fédéral prendrait ainsi le contrôle des activités sur des territoires couvrant une superficie allant jusqu’à 35 000 kilomètres carrés, voire un peu plus.

Des experts déçus

Radio-Canada a obtenu copie des mesures proposées par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) dans le cadre de ses discussions avec Environnement Canada.

Démantèlement de chemins forestiers, aménagement et entretien d’enclos de caribous, travaux sylvicoles « non commerciaux » dans certaines zones d’habitat en restauration, lutte à la tordeuse du bourgeon de l’épinette en Gaspésie, suivis télémétriques des hardes, contrôle des prédateurs : des études et différents projets pour l’année 2022-2023 y sont présentés sur neuf pages.

Radio-Canada a montré le plan en question à deux experts du caribou boréal et de son habitat.

Si Québec semble à première vue en faire beaucoup, le document ne les rassure pas. L’une des impressions est que la plupart des mesures avaient déjà été annoncées, alors que d’autres ne donneront pas de résultats avant plusieurs années. L’un d’eux parle « d’un ramassis » de tout ce qui se fait au MFFP sur le caribou, mais sans réelle cohérence ni évaluation de leur portée sur le rétablissement des hardes.

Il note d’ailleurs la présence, dans le plan de Québec, de mesures ciblant le caribou migrateur, un écotype distinct des caribous forestiers ou montagnards dont il est question dans les négociations avec le fédéral. Le manque de distinction entre la gestion courante du ministère et les réelles mesures d’intervention est aussi critiqué.

Sans se consulter, les deux biologistes ont surtout remarqué l’absence de création d’aires protégées, lesquelles permettraient de mettre à l’abri certaines forêts matures ou anciennes.

« Ça ne semble pas transparaître clairement qu’on va protéger tant de milliers de mètres cubes de bois, tant de kilomètres carrés de forêt », observe Martin-Hugues St-Laurent, professeur en écologie animale à l’Université du Québec à Rimouski. « L’éléphant dans la pièce », ajoute-t-il, est que Québec ne s’attaque pas de front à l’altération de l’habitat du caribou.

« Dans une vraie stratégie, considérant l’état des connaissances actuelles, il faudrait que ce soit écrit : “On va créer un certain nombre de kilomètres carrés d’aires protégées et on va restaurer ces aires-là” », tranche-t-il.

Statu quo

L’absence d’une restauration plus assumée du territoire est décevante, selon M. St-Laurent. Il aurait souhaité une certaine cassure avec la vision ayant été mise de l’avant au cours des dernières années au ministère, laquelle a permis à l’industrie forestière de s’approvisionner dans l’habitat du caribou.

Le plan présenté au fédéral perpétue à son avis « le statu quo des actions menées avec très peu d’ambition pour assurer la survie et le rétablissement de l’espèce ». « Il n’y a rien qui nous amène à penser que le statu quo va nous amener à d’autres résultats », juge-t-il sévèrement.

Cette vision davantage économique de la forêt a selon lui contribué au déclin des populations de caribous forestiers au Québec, dont il pourrait ne rester aujourd’hui que 5252 individus.

Pour Martin-Hugues St-Laurent, la clé est maintenant d’identifier les quelques placards de forêt intacte toujours disponibles, de les protéger et d’amorcer une restauration étendue autour de ces zones. « En faisant ça, on va prendre une trajectoire différente », dit-il.

« On n’est plus dans l’écologie de la conversation, on est dans l’écologie de la restauration. On est pas mal plus rendu à réparer les erreurs du passé, à mon avis. »

– Martin-Hugues St-Laurent, biologiste et professeur d’écologie animale à l’UQAR

Manque de cohésion

Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec), abonde dans le même sens. Le plan 2022-2023 ne contient selon lui « absolument rien » laissant croire à la mise en place de nouvelles aires protégées et à des corridors de connectivité permettant aux hardes de caribous forestiers de non seulement se maintenir, mais de prospérer.

Comme Martin-Hugues St-Laurent, il critique le manque de volonté d’agir plus fortement sur la restauration de l’habitat et sa protection face aux perturbations humaines.

« La séquence logique, ce serait d’abord de s’engager à protéger des territoires qu’on sait déjà d’importance pour le rétablissement du caribou et d’aller mettre en place des aires protégées qui ciblent ces territoires-là », insiste-t-il. « Ensuite, il faut aller intervenir dans ces milieux-là quand il y a eu des perturbations. » Ce serait déjà, selon lui, un plan « adéquat » plus susceptible d’être appuyé par Ottawa.

Sur la restauration, Québec utilise déjà certains outils, comme le démantèlement de chemins forestiers et la remise à l’état naturel. Mais les différents morceaux du plan, dans son état actuel, ne sont pas cohérents les uns avec les autres, croit Alain Branchaud.

« Un peu gênant »

Le biologiste trouve par ailleurs « un peu gênant » de voir Québec « quémander » de l’argent au gouvernement fédéral pour financer « ses activités de gestion de la forêt qui sont inappropriées pour le rétablissement de l’espèce ». Le plan de Québec montre en effet que plusieurs des projets en cours ou à venir étaient prévus selon un accord de partage budgétaire avec Environnement Canada.

Or sans entente sur la protection des espèces en péril, la dernière étant échue depuis mars dernier, les transferts en provenance du fédéral sont pour le moment interrompus.

Après la sortie du ministre Steven Gulbeault, en avril, le premier ministre du Québec, François Legault, a revendiqué la compétence exclusive de la province sur la gestion du caribou forestier.

« Si le gouvernement du Québec veut conserver son leadership en matière de protection du caribou, il doit aller de l’avant avec la protection du territoire et mettre les ressources nécessaires. »

– Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

Alain Branchaud croit que Québec devrait saisir « la porte ouverte » d’Ottawa dans le cadre des négociations actuelles sur le caribou. En échange d’aires protégées, par exemple, la province pourrait selon lui obtenir des fonds pour dédommager les utilisateurs de la forêt qui en subiraient des conséquences.

Québec a déjà fait une demande en ce sens, mais impossible de savoir ce que la province est prête à offrir en échange pour satisfaire les attentes du fédéral.

Le MFFP défend son plan

Invité à réagir aux critiques et à clarifier certains éléments, le MFFP a défendu son plan transmis à Ottawa. On y précise notamment que chaque mesure inscrite est considérée « à court terme », alors qu’une série d’autres mesures à moyen et à long terme seront imbriquées dans la future stratégie de protection de l’habitat.

À savoir pourquoi la création d’aires protégées ne figurait pas dans son document transmis à Ottawa, le ministère n’a pas offert la même réponse.

« En plus d’assurer un suivi des populations par un important déploiement annuel de diverses activités, des mesures majeures de protection ont été mises en place, notamment la protection temporaire de massifs forestiers névralgiques, la restauration de l’habitat et l’instauration de mesures de gestion pour les populations dont l’état est jugé précaire », a plutôt écrit le MFFP dans un courriel envoyé à Radio-Canada.

Québec dit avoir imposé certains conditions au gouvernement fédéral pour en arriver à une entente sur le caribou. Il réclame en premier lieu « le respect du processus » d’élaboration de sa nouvelle stratégie, laquelle ne sera vraisemblablement pas prête avant les élections provinciales de l’automne.