La commission sur les caribous forestiers mise sur pied par le gouvernement Legault a pour mandat de proposer des moyens de « limiter les impacts socio-économiques » de la protection de cette espèce menacée. Les consultations publiques, menées uniquement dans des régions où l’industrie forestière est bien présente, se tiendront alors qu’on ne connaît pas l’état de la population de ces cervidés.

source: Alexandre Shields.  Le Devoir.


La « Commission indépendante sur les caribous forestiers et montagnards » a dévoilé jeudi les détails des consultations qui se tiendront en avril et en mai prochains, en s’appuyant sur deux scénarios « hypothétiques et théoriques » de protection de l’espèce. Tous deux comprennent des mesures supplémentaires de protection, mais l’un des scénarios élaborés par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) serait mis en œuvre « sans impact » additionnel pour l’industrie forestière.

Dans le cas de ce scénario, qui éviterait les éventuelles pertes financières pour l’industrie, le gouvernement prévoit que trois « populations » de caribous disparaîtraient. Il s’agit des caribous de la région de Val-d’Or, déjà en captivité, de ceux de Charlevoix, qui viennent d’être envoyés en captivité, et de ceux du secteur de Pipmuacan (couvrant le nord du Saguenay−Lac-Saint-Jean et une portion de la Côte-Nord). Dans les trois cas, « l’habitat est très perturbé », précise le document de consultation publié jeudi par la Commission.

« Experts »

« L’objectif est de protéger les habitats des caribous tout en limitant les répercussions socio-économiques de cette protection. Le ministère pourra ensuite décider s’il en fait un peu plus ou un peu moins », a expliqué en point de presse la présidente de la Commission, Nancy Gélinas. Celle-ci est la doyenne de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval et elle est professeure-chercheuse en économie forestière.

« Notre mandat n’est pas de développer une expertise en caribous. Nous ne deviendrons pas des experts des caribous », a ajouté Mme Gélinas. Parmi les trois commissaires, aucun n’est effectivement un expert de l’espèce qui est au cœur de leur mandat. La présidente sera ainsi appuyée par deux commissaires qui ont longtemps travaillé comme fonctionnaires au sein du gouvernement du Québec, essentiellement dans des domaines liés à l’économie, à l’administration et aux finances.

Des « experts du caribou » seront toutefois sollicités, mais aussi « des experts socio-économiques », dans le cadre des travaux qui doivent déboucher sur la transmission de recommandations au gouvernement Legault d’ici l’automne. Celles-ci devraient servir à l’élaboration de la « stratégie » de protection de l’espèce. Avant cela, des « audiences publiques » seront menées dans des régions « où ces populations de caribous vivent » : Abitibi-Témiscamingue, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Charlevoix, Côte-Nord et Gaspésie. L’industrie forestière est aussi bien présente dans toutes ces régions.

Espèce menacée

Dans le cadre d’une séance d’information tenue jeudi, des experts du MFFP ont admis que les « scénarios » de protection du caribou qui seront présentés dans le cadre des consultations régionales ne répondent pas nécessairement aux exigences légales de protection de l’espèce.

Chose certaine, le gouvernement fédéral a récemment menacé Québec d’intervenir sur son territoire afin de protéger l’habitat du caribou, une espèce qui est depuis 2003 inscrite comme étant « menacée » sur la liste des espèces en péril. Au début du mois de mars, le Conseil des Innus de Pessamit a aussi fait valoir sa « détermination à protéger le caribou et à faire respecter ses droits, quitte à recourir aux tribunaux ». Il a alors rappelé que le gouvernement Legault avait délaissé en 2020 un projet d’aire protégée dans le secteur du Pipmuacan, qui avait été conçu précisément pour préserver l’habitat du cervidé.

Dans ce secteur, la situation de l’espèce est de plus en plus critique. Le plus récent inventaire aérien mené sur 28 000 km2 a permis d’évaluer la population à seulement 225 bêtes. « Certains secteurs ne comptent presque plus de caribous, contrairement à ce qui avait été observé en 2012 », peut-on lire dans le rapport du ministère, qui précise que « les perturbations de l’habitat » sont trop importantes, mais aussi que « la population est dans un état extrêmement précaire et que sa capacité d’autosuffisance est peu probable dans les conditions actuelles ».

Dans d’autres secteurs, dont ceux de Manicouagan et de la Moyenne-Côte-Nord, les experts ont comptabilisé de quelques dizaines à quelques centaines de bêtes, bien souvent en nombre inférieur aux inventaires précédents. Même chose pour le nombre de faons, soit les jeunes caribous, un indicateur qui permet d’évaluer la capacité de « recrutement » d’une population.

Globalement, le MFFP évaluait que l’on comptait de 6000 à 8500 caribous forestiers au Québec lors du dernier bilan, en 2012. Combien sont-ils aujourd’hui ? Impossible de le savoir. Même si certains inventaires ont été effectués pour les différentes populations régionales, le document de consultation de la « Commission indépendante » ne présente pas de « population totale estimée ». Les données présentées jeudi sur les volumes de bois qui pourraient être inaccessibles à l’industrie sont quant à elles très détaillées, ainsi que les pertes économiques et les pertes d’emplois.

Caribous en captivité

La présentation des consultations régionales est intervenue alors que le MFFP annonçait qu’une deuxième harde de caribous venait d’être mise en captivité, après avoir subi un déclin majeur en raison de la dégradation de son habitat. Il s’agit des 16 derniers caribous de Charlevoix.

« Cette opération s’est déroulée comme prévu, et 16 caribous ont pu être capturés et mis en enclos, soit 12 adultes (3 mâles, 9 femelles) et 4 faons », a annoncé le ministère par voie de communiqué. Le ministère a construit un enclos de 20 hectares, soit 0,2 km2, afin d’y placer les derniers caribous qui subsistaient dans le parc national des Grands-Jardins.

Le MFFP prévoit par ailleurs de capturer les femelles gestantes faisant partie des derniers 32 à 36 caribous de la Gaspésie. L’objectif est de protéger les faons durant leurs premiers mois de vie, pour éviter qu’ils soient tués par les prédateurs. Ceux-ci se déplacent plus aisément grâce aux chemins forestiers, ou alors fréquentent les zones où des coupes ont eu lieu. Les cervidés seront capturés « au lance-filet à bord d’un hélicoptère », ou alors « au sol à l’aide de fusil à tranquillisant », précise le MFFP.

En ce qui a trait aux sept derniers caribous de Val-d’Or, qui ont été placés en captivité en 2020, leur enclos a été agrandi, pour atteindre une superficie de 0,15 km2.

Le gouvernement ignore combien de temps les caribous pourraient être gardés en captivité. Les enclos ont été construits pour avoir « un caractère permanent », dans un contexte où la garde de ces animaux au seuil de l’extinction « pourrait durer longtemps ».

Coupes forestières en Gaspésie

Le gouvernement Legault compte autoriser des coupes forestières dans une zone qui fait partie de l’habitat des caribous de la Gaspésie, une population portée au seuil de l’extinction en bonne partie en raison de la dégradation des forêts de la région. Dans une réponse écrite au Devoir, le ministère admettait récemment que « certains de ces secteurs d’intervention sont situés en partie à l’intérieur des mesures intérimaires pour le caribou montagnard de la Gaspésie ». Dans la même réponse transmise par courriel, il affirme toutefois que ces coupes « respectent les modalités prévues dans les mesures intérimaires », dont le fait de « limiter » la récolte, et donc le rajeunissement de la forêt.