Publié le 8 février 2022

Source: Alexandre Shields, Le Devoir


Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, n’a toujours pas donné suite à la demande de rencontre du ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, qui souhaitait discuter « dans les meilleurs délais » de la situation « critique » du caribou forestier au Québec, a appris Le Devoir.

La lettre exigeant une telle rencontre a été envoyée par le bureau de M. Guilbeault le 13 janvier dernier. « Comme vous le savez, la situation du caribou boréal est critique, et le temps presse pour agir afin de préserver cette espèce unique et importante dans le paysage québécois, tant aujourd’hui que pour nos enfants et petits-enfants », souligne le ministre canadien de l’Environnement dans le document envoyé à son homologue québécois, Benoit Charette, et au ministre Pierre Dufour.

Depuis, Ottawa n’a eu aucune nouvelle du gouvernement Legault, a confirmé mardi le cabinet de Steven Guilbeault. « Nous n’avons pas reçu de réponse du bureau du ministre Pierre Dufour », a-t-on précisé par courriel. Au cabinet du ministre Benoit Charette, mardi, on disait de contacter le cabinet du ministre Dufour. Au cabinet de ce dernier, on a promis une réponse mercredi.

Pour le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud, la tenue de cette rencontre entre Ottawa et Québec apparaît pourtant nécessaire. « Le gouvernement du Québec devrait répondre positivement et rapidement à la main tendue par le fédéral. La collaboration en matière de rétablissement des espèces en péril est l’option gagnant-gagnant pour les deux paliers de gouvernement et cette avenue pourrait être très payante pour le Québec », a-t-il souligné mardi.

Intervention d’Ottawa ?

Le ministre fédéral, qui a l’obligation de faire respecter la Loi sur les espèces en péril (qui protège le caribou forestier), a clairement manifesté son impatience envers le gouvernement Legault dans la lettre envoyée il y a près d’un mois. Steven Guilbeault y souligne qu’il est temps d’« accélérer la prise de mesures afin d’obtenir des résultats concrets à court terme en matière de protection des espèces en péril au Québec », dont le caribou forestier.

Dans ce contexte, il demandait une rencontre « dans les meilleurs délais » avec Benoit Charette et Pierre Dufour « afin de discuter de la manière dont nous pouvons mieux travailler ensemble », écrit-il dans sa lettre.

En l’absence de réponse de Québec, le gouvernement Trudeau juge qu’il aura l’obligation d’agir afin de protéger l’habitat du cervidé menacé. On ne compte plus que quelques milliers de caribous forestiers au Québec et que le déclin se poursuit. Certains groupes de cervidés se trouvent aujourd’hui dans une situation « extrêmement précaire » et leur survie à long terme est qualifiée de « peu probable », selon les experts du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Le gouvernement Legault est d’ailleurs bien au fait des causes du déclin du caribou, mais aussi des solutions pour sauver l’espèce de la disparition. Encore à la fin novembre 2021, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) publiait une « revue de littérature » rédigée par plusieurs experts du ministère dirigé par Pierre Dufour.

« La principale menace pour les populations de caribous forestiers et montagnards au Québec et au Canada sont les perturbations de l’habitat générées par les activités anthropiques et la prédation accrue qui en découle », peut-on lire dans le document de 282 pages. « La protection de grands massifs d’habitats intacts et la restauration des habitats perturbés sont essentielles pour le maintien des populations de caribous », soulignent également les auteurs du rapport.

Au lieu de présenter une « stratégie » de protection de l’espèce, comme il avait promis de le faire, le gouvernement Legault a annoncé en novembre qu’il la reportait et qu’il mandatait une « commission indépendante » chargée de mener des consultations régionales cet hiver. Cette commission ne compte aucun expert du caribou.

Protection de la rainette

La lettre du ministre Guilbeault au gouvernement Legault mentionnait par ailleurs la volonté de discuter des mesures à prendre pour la protection de la rainette faux-grillon, une espèce de batracien protégée par la Loi sur les espèces en péril, mais qui a perdu plus de 90 % de son habitat au Québec, surtout en raison de l’étalement urbain.

En novembre dernier, le gouvernement Trudeau a dû adopter un décret d’urgence pour protéger un habitat de l’espèce qui a été en bonne patrie détruit à Longueuil, afin de prolonger un boulevard résidentiel. Les travaux étaient déjà suspendus, après une demande d’injonction présentée en cour par le Centre québécois du droit de l’environnement et la Société pour la nature et les parcs du Québec.

Les travaux ont été autorisés par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements climatiques, et ce, malgré un avis défavorable des experts du MFFP. Cet « avis faunique » n’a toutefois pas été pris en compte dans la décision du gouvernement Legault.

Des représentants du ministère de l’Environnement du Québec ont d’ailleurs aidé la Ville de Longueuil à obtenir les autorisations pour construire la rue, avait révélé Le Devoir. Ils ont expliqué à la Ville la marche à suivre pour éviter l’avis défavorable des experts du MFFP, puisque ceux-ci concluaient que le projet allait anéantir un des derniers milieux humides abritant cette espèce menacée.